Lorsque la marmite en cuivre de la femme se transforma en grenouille, elle n’en crut pas ses yeux.
Mais elle était bien là, tapie dans l’âtre, coassant et rotant à son adresse, gros amphibien cuivré dans lequel il ne serait manifestement plus possible de faire bouillir son potage. Elle dut donc croire, non pas ses yeux, mais le sentiment d’injustice et de déconvenue qui l’envahit. Avait-elle jamais connu la chance ? Non. Rien d’étonnant donc à ce que l’unique objet précieux de son foyer fût détruit.
— Fiche le camp ! s’exclama-t-elle alors en la menaçant avec un balai. Fiche le camp, espèce de grenouille-marmite.
Elle la chassa hors de la maison et dans la rue du village.
Hormis cet incident, la soirée fut paisible. A l’ouest, le ciel brûlait et fumait encore un peu, mais sur le haut des collines les étoiles se tenaient par petits groupes, comme si elles attendaient quelqu’un.
La grenouille détala dans la rue.
— Peut-être ai-je rêvé. (Mais en regardant par-dessus son épaule elle vit que l’âtre était vide.) Se peut-il que j’aie encore offensé les dieux ?
Elle en était venue à la conclusion que soit les dieux la haïssaient tout particulièrement, soit, puisqu’elle se jugeait indigne d’une telle attention, ils étaient endormis. Mariée durant sa quinzième année, son premier époux avait péri un mois plus tard, massacré par un lion dans les collines. Son fils, mort-né, l’avait blessée et laissée stérile ; lorsqu’elle s’était remariée à un homme qu’elle n’aimait pas autant, elle avait été répudiée au bout de trois ans, indigne de sa semence. La dernière de ses parentes, une tante, l’avait hébergée. La tante n’avait pas tardé à tomber malade. A sa mort, la maison de deux pièces était devenue la propriété de la nièce. Mais elle avait alors atteint l’âge moyen, elle avait perdu sa beauté et tout le monde considérait qu’elle avait le mauvais œil. Car rien de ce qu’elle faisait ou possédait ne prospérait... même ses vaches mouraient et les herbes de son jardin étaient amères. Les hommes du village l’évitaient et les femmes, qui lui donnaient parfois l’heure, l’appelaient toujours Déveine en écartant leurs enfants, de peur qu’elle ne les infecte par son passage.
Sur les collines, deux feux de bergers avaient fleuri. (Déveine les observa un moment ; jadis, les jeunes bergers l’admiraient.) Elle se retourna vers sa maison, pour aller chercher l’autre marmite mal en point qui donnait un mauvais goût à la nourriture.
Elle était en train de la nettoyer lorsque se produisit le second événement. Il fut annoncé par un bruit léger, semblable au son que produit la corde d’une harpe et, lorsqu’elle leva la tête, elle vit qu’une fleur avait surgi parmi les dalles de l’âtre. Peut-être une graine s’y était-elle logée et le feu l’avait-il ranimée, mais cela avait été bien rapide. C’était un lotus et, sous son regard, les pétales se déplièrent pour former une coupe de peau florale extrêmement fine à travers laquelle le feu brillait comme à travers l’albâtre.
Le troisième événement suivit instantanément le second.
Déveine entendit des aboiements et des grondements de colère dans la rue.
Elle se leva aussitôt et se dirigea jusqu’à la porte.
« Cette grenouille-marmite a fait des siennes. On doit soupçonner qu’elle m’appartient, m’accuser de sorcellerie et l’on va me mettre à l’amende. » (Quelque chose de similaire s’était déjà produit un an auparavant, lorsqu’une chèvre, ayant mangé une pomme volée à Déveine, avait donné du mauvais lait pendant trois jours.)
Plusieurs des villageois se tenaient dans la rue. La lumière des lampes issue des portes et des fenêtres révélait deux personnages près du puits, sous le cannelier.
« Oui, ce sont certainement des mendiants, se dit Déveine. (Le village chassait tous les itinérants, à moins qu’ils ne puissent faire la preuve de leur valeur.) Qu’ils sont jeunes : un garçon et une fille. Qu’elle est mince, et lasse... elle s’appuie sur lui et il la soutient. »
Déveine ressentit alors un malaise intérieur, une envie et d’autres émotions moins traduisibles. « J’aurais pu avoir un tel soutien, si ma vie avait été autre. Mais qui y a-t-il désormais quand je suis lasse ? » Elle repoussa ses tremblotements et songea : « Si je les suis quand ils auront quitté le village, je suppose que personne n’aura besoin de savoir ce que je leur donnerai. Je peux me passer d’une miche de pain, d’une poignée de dattes et d’un peu de lait caillé... Il faudra que je les avertisse que ce que je leur donne risque d’avoir le mauvais œil, quoique, dans le passé, quand j’ai fait cela, je ne croie pas avoir fait trop de mal. »
Aussi Déveine rentra-t-elle chez elle et commença à rassembler la nourriture. Pendant ce temps-là, l’altercation dans la rue se termina, les chiens sentirent les pieds de leurs maîtres et se turent prudemment, et la femme put alors entendre un léger grattement à sa porte ouverte.
Elle éprouva un choc. Car, sur le seuil, se tenaient les deux mendiants. Et ce n’étaient pas un jeune homme et une jeune femme, mais un très vieil homme, maigre et penché comme une branche en hiver, et celle qui s’appuyait sur lui semblait encore plus âgée que lui d’un siècle ou davantage.
Un spasme de pitié étreignit le cœur de Déveine. Elle prit le ballot de nourriture et d’autres objets et s’avança.
— Tenez, prenez ces provisions. On dit que je suis maudite, alors vous avez intérêt à prononcer une bénédiction avant de manger. Mais je pense qu’un peu de mon pain maudit a plus de valeur que pas de pain du tout.
Le vieillard lui sourit. Ce sourire parut surgir de sa cape dépenaillée, de son visage rocailleux, et la frappa si fort qu’elle faillit tomber en arrière. Au même moment, la vieille femme qu’il tenait contre lui ouvrit les yeux.
Et, oh... ces yeux, ces yeux ! Ils étaient le ciel au printemps à midi, et la nuit estivale, ils étaient les mers qui cachent des royaumes, ils étaient des saphirs et les fleurs saphir des vignes et des montagnes, et aussi la couleur des montagnes dans le lointain, et toute la terre ainsi que peut la voir l’oiseau en vol... si bleus, oui, ils étaient si bleus qu’ils cachaient la lumière.
— Ma dame, dit la femme, seigneur...
— Permets-nous d’entrer, dit-il. Le village ne te punira point pour cela.
— Que les mouches envahissent ce village et qu’il soit damné. Sont-ils si bêtes, ces lourdauds ? Oui, et je l’ai toujours pensé. Entrez et soyez les bienvenus. Je n’ai rien qui soit digne de vous, mais puisque vous êtes ici cela conviendra peut-être.
Elle s’écarta vivement, s’agenouilla sur le sol et baissa la tête.
Le couple d’anciens pénétra dans la pièce. Avec eux entra un parfum léger, agréable, que l’on n’associe pas généralement avec les corps antiques et affamés...
Lorsque Déveine releva les yeux, ils s’étaient assis sur son grand fauteuil devant la cheminée. Ils étaient tellement noueux et maigres, tellement ratatinés, qu’ils y tenaient tous deux.
Déveine s’approcha alors à genoux et leur offrit du lait et du miel, puis elle mit de la nourriture sur la table.
— Ceci doit être bien fatigant pour tes genoux, dit le vieillard. Ne préférerais-tu pas te relever ?
— Je sais que vous ne me demandez pas de m’agenouiller, dit Déveine, et je ne fais pas de platitude devant vous. C’est ma pénitence.
Lorsque la table fut prête, elle l’approcha et ajouta à ce qu’elle y avait mis un pichet de bière.
— Aucun mal ne peut vous toucher à travers ma piètre malédiction.
La vieillarde parla.
— Mais nous ne demandons rien. Je n’ai besoin que de repos... et tu me l’as donné.
Sa voix était frêle.
Déveine la dévisagea et, pour la première fois, sembla intriguée. Les yeux, les manières de Déveine demandaient : « Comment se peut-il que tu aies besoin de quoi que ce soit, étant qui tu es ? »
— N’aie pas peur, dit la vieille. Je suis proche de la mort.
Déveine haleta. Elle lâcha :
— Mais les dieux peuvent-ils mourir ?
La vieille femme eut un petit sourire fragile.
— Je ne suis pas une déesse. Non, je suis mortelle, tout comme toi. Et, comme pour toi, la mort ne sera rien pour moi. Car, toi et moi, étant de la même race, possédons une âme et vivons donc éternellement.
Déveine resta bouche bée devant elle. Puis elle baissa les yeux. Cette unique existence de Déveine avait été suffisamment malheureuse pour qu’elle eût perdu tout espoir, et peut-être toute désir, de vie éternelle.
Le vieillard reprit alors la parole.
— Ma compagne est restée longtemps prêtresse, isolée sur une montagne. Mais elle a un oncle, plus âgé qu’elle encore, qui est venu lui rendre visite pour lui apporter une nouvelle. Et elle a entrepris ce dernier voyage.
— Je suis mortelle, répéta la vieillarde dans un chuchotement ensommeillé, comme celui d’une enfant. Il convient que je meure là où sont les mortels. (Puis elle reposa son magnifique regard bleu sur Déveine.) Je m’appelle Atmeh.
— Ma dame... je n’ai d’autre nom que celui qu’on me donne : Déveine. Je t’en prie, ne l’utilise pas.
— Je ne le ferai pas, dit Atmeh.
Elle ferma les yeux. Elle semblait paisible, appuyée sur le vieux, qui la soutenait si fortement, malgré sa propre fragilité.
— Non, nous l’appellerons Grenouille, dit-il. Car elle vient de perdre sa meilleure marmite.
Déveine, ou Grenouille, éclata alors de joie.
— Alors, seigneur... cela était donc ton œuvre ?
— Oui, fit-il modestement. Moi, certains m’appellent Oluru. Mais j’ai un autre nom. C’est l’autre nom qui transforme les marmites en grenouilles.
— Eh bien, dit Déveine-ou-Grenouille, puisque c’était ton œuvre, je l’accepte, ainsi que la grenouille, si elle veut bien revenir.
Soudain, il n’y eut plus aucune retenue ni crainte des dieux dans la pièce. Il n’y avait plus que respect et concorde. On mangea la nourriture, la bière circula entre les vieillards et l’hôtesse ; elle avait un goût de raisin exceptionnel, et les assiettes ne purent se vider et les jales restèrent pleines. Le feu n’avait pas besoin d’être surveillé, ni la lampe, dont la lumière éclairait comme neuf. Une fois ou deux, en regardant autour d’elle, Déveine-ou-Grenouille sembla apercevoir un poli et un éclat précieux sur ses biens, qui étaient bien plus abondants qu’elle n’en avait le souvenir. Elle sentait en elle-même une telle légèreté et une telle étincelle qu’elle dit :
— Je me rappelle soudain que l’on me donnait le nom de Line. Car j’avais de très jolis cheveux quand j’étais petite fille.
— Line, mon cœur, passe-moi le pichet de bière, dit le vieil Oluru.
Bien plus tard, la lampe et le feu rosirent et roussirent ; dans cette chaude quiétude rassurante de la maison, Line entendit un rossignol chanter dans la chaume de son toit. La beauté de sa voix lui fit monter les larmes aux yeux, mais aucune douleur n’enfonça ses griffes dans son cœur.
De sa cape, Oluru sortit une sorte de lyre, instrument grossier et grinçant dont il commença à tirer une musique d’or et d’argent. Le rossignol, enchanté, se posa sur l’appui d’une fenêtre pour faire une sérénade à la lyre.
Puis le rossignol entra dans la maison en volant. Petit piaf brun, il se percha sur le fauteuil en bois et se mit à pépier, à gazouiller et à carillonner, emplissant la pièce de clochettes et d’étoiles.
— Il y a longtemps, très longtemps, dit le vieil Oluru, lorsque les dieux étaient à demi éveillés et fabriquaient des êtres, ils façonnèrent de nombreux animaux et maintes créatures. En dernier, ils firent un oiseau d’une beauté si exquise que les autres oiseaux, les paons et les canaris, les ibis, les cygnes et les colombes, le prirent en bisque de jalousie. (Car les inventions des dieux sont notoires par leurs erreurs.) Partout, l’on évitait ou brocardait l’oiseau. Il dut se cacher le jour et vivre la nuit, solitaire. Au bout d’un certain temps, cependant, la lune remarqua le banni et s’écria :
— Oh, que tu es beau !
— Chut, l’implora l’oiseau. Ne me trahis point. Je voudrais que tu brûles ma splendeur de tes froids rayons blancs.
— Cela est impossible, répondit la lune. La beauté ne peut être détruite, mais uniquement transposée.
Au même instant, toutes les plumes peintes disparurent de l’oiseau, il était banal et brun sur sa branche. Mais lorsqu’il ouvrit son bec pour remercier la lune, il en jaillit un flot de mélodie qui força la terre à reprendre son souffle. Ce qu’elle fait toujours.
Lorsque le feu fut rouge comme l’écarlate d’un roi, le rossignol s’endormit sur le dossier du fauteuil et la lune vint en personne à la fenêtre. Oluru chanta alors doucement cela, à l’intention de l’ancienne prêtresse, et Line l’entendit :
Mon amour, ma lune constante, dans ta lumière
Je vois l’autre lune changeante grimper dans les hauteurs
Du ciel et je sais que nous resterons longtemps cachés
Dans ces lointains avenirs de la nuit illuminée par la
[lune.
La vieille femme murmura alors :
— Bien-aimé, ce n’est pas honnête de ta part. N’oublie pas que ce n’est qu’une forme ridicule que tu as prise pour être assorti à la mienne. Ce n’est pas honnête de ta part.
— Et de toute chose, bien-aimée. Peut-être même de la lune. En passant la nuit au-dessus du miroir d’un lac, elle peut se regarder avec vanité.
Au bout de quelques instants, Atmeh dit d’une voix si ténue que Line distingua à peine ses paroles :
— Ce sera bientôt. Partons. Je ne dois point assombrir cette accueillante demeure.
Line déclara alors d’une voix résolue :
— Ma dame, s’il est exact que ta dernière heure est bientôt arrivée, penses-tu que je pourrais te laisser partir pour mourir parmi les collines ?
A travers le rose et l’écarlate, les distances saphir de ces yeux jetèrent leur dernier regard sur un visage mortel.
— Je le sais. Mais quelqu’un va venir à ma rencontre sur la route. Il ne doit pas entrer ici, crois-moi.
A ces paroles, Line sentit le froid ramper sur elle. Sans savoir pourquoi, elle acquiesça.
Le vieillard se leva. Il se pencha et souleva la vieille femme entre ses bras. L’on ne pouvait comprendre comment il pouvait le faire, et avec une telle aisance. Mais le petit crâne dans la capuche usée reposait sur l’épaule de l’homme, ses cheveux clairsemés étaient sur sa poitrine ; il baissa la tête et l’embrassa. Puis il regarda Line avec un large sourire de renard malicieux.
— Je perçois une folie en toi, Cheveux-de-Lin. Une folie qui voit ce qu’il faut. Suis-nous donc. Mais, pour ta santé mentale, et puisque les paniers débordent, ne t’approche pas.
C’est ainsi qu’ils quittèrent sa maison et empruntèrent la rue du village. Aucune lampe n’y brillait. Au-dessus, les feux des bergers étaient éteints et, plus haut encore, les étoiles et la lune se masquèrent.
Déveine-Line hésita sur le pas de sa porte. Mais sa compassion se fit alors fragile, car cette nuit n’était pas comme les autres. Restant en arrière ainsi qu’il lui avait été demandé, elle suivit tout de même le vieillard qui tenait la vieille femme dans ses bras.
Au bout d’environ un mille, le chemin de chèvres arrivait sur la croupe d’une colline et butait contre un arbre. Là, un personnage sortit de la nuit. Lui aussi était vêtu comme un mendiant, d’étranges haillons jaunâtres apparents même dans les ténèbres. Sa tête avait été rasée et il s’appuyait sur une crosse pourrissante.
— Salutations, non-parent, dit-il au vieillard. Est-ce là ma non-nièce que tu portes ? L’heure est donc arrivée.
— Prends garde, il marche derrière moi une femme qui a eu une telle vie qu’elle te crachera dans les yeux si elle vient à se douter de ton nom.
— Mais vous avez joué avec elle, vous deux. Le matin venu, je pense qu’elle me louera.
Cet étrange échange terminé, ils partirent ensemble pour plonger dans le creux de l’autre côté de la colline. Ils s’arrêtèrent alors et Line, obéissant à l’avertissement du vieil Oluru, s’allongea sur l’éminence pour les regarder de loin.
Rapidement, sa peau devint moite, elle s’agita et eut peur, bien qu’elle n’en pût découvrir la raison. Alors, comme brisé par un tremblement de terre, le sol lui-même, dans ce creux, s’ouvrit brutalement comme une porte colossale.
Sortant des ténèbres pour entrer dans les ténèbres, apparut un homme noir comme la nuit vêtu d’une robe blanche comme la lune.
Line dissimula son visage dans le gazon. Si elle avait supposé que les dieux pussent l’écouter, elle eût prié. Car elle savait parfaitement qui se tenait maintenant à moins de soixante-dix pas de l’endroit où elle se trouvait. C’était le Roi La Mort.
Rien ne se fit entendre, hormis le vent qui soufflait parfois par-dessus la colline. La compagnie dans le creux ne parla point, ou bien une espèce de mur s’était élevé entre leurs voix et son esprit. La curiosité força Line à regarder encore.
Au même moment, la lune découvrit aussi sa face pour regarder.
C’était La Mort qui la tenait maintenant, cette frêle femme mortelle qui n’était plus qu’un bâton. Elle avait mis un bras autour de son cou, comme par amour et assurément en toute confiance. Il porta une coupe à ses lèvres : elle était en os. Elle but.
Line regardait fixement. La plus étrange des images lui emplit le cerveau, si vive qu’un instant elle cacha la scène mystérieuse. Elle vit un jeune homme allongé au flanc de la même colline. Un lion l’avait mutilé tandis qu’il gardait son troupeau. Les villageois l’appelaient mais, dans son agonie, il ne les entendait point. Alors se pencha sur lui un homme, un homme qui était La Mort, et le mari de Line se saisit du manteau de La Mort. La Mort annonça :
— Cela est sûr, tu ne vivras pas assez longtemps pour la revoir.
Puis il souleva le mourant et lui donna à boire dans la coupe en os et l’agonie quitta le visage de son mari. Il fit d’un air songeur et triste :
— Mais, tu viens de me donner à boire de la bière qu’elle brasse elle-même. Comment se peut-il... ?
Il retomba en arrière, comme endormi. C’est ainsi que les villageois le retrouvèrent, endormi dans la mort, seul sur la colline.
— La Mort qui réconforte, dit Déveine-Line.
— Et le Destin qui attriste, dit le mendiant rasé et vêtu de jaune qui venait de remonter et se tenait maintenant à son côté.
Line lui jeta un coup d’œil, puis reporta son attention plus bas. Le clair de lune faiblissait de nouveau. Elle aperçut une fille endormie couchée sur un voile de cheveux bleu nuit. Un jeune homme, tout doré à la lumière argentée, était assis, silencieux, à côté d’elle. La Mort était parti. La terre s’était refermée. Et la lune se referma elle aussi.
— Je vais t’accompagner jusqu’à ta porte, dit le mendiant en jaune. Tu sais que tu me connais, bien que nous ne nous soyons jamais rencontrés. Mais ne crache pas sur moi. Demain, tu seras devenue la plus fervente de mes disciples.
Ils retournèrent ainsi jusqu’au village, le roi-mendiant, Le Destin et Line. Elle le remarqua à peine. Elle se sentait comme vidée, pas comme si on lui avait dérobé quelque chose, mais plutôt lavée, nettoyée. Si on lui avait demandé où elle se trouvait, elle aurait eu de la peine à répondre. Lorsqu’elle atteignit sa demeure, elle ne s’en rendit compte que parce qu’un rossignol dormait sur le fauteuil et un lotus poussait dans la cheminée.
Le Destin, l’ayant fait entrer, repartit sur la route d’un pas guilleret. Quand il atteignit le cannelier, il s’évapora et disparut.
Line s’allongea sur son lit. Elle rêva d’une vieille femme qui était morte et devenue jeune. Une heure peut-être avant le lever du soleil, elle rêva aussi qu’un chariot passait en grondant dans le ciel au-dessus de son toit. Un homme vêtu de noir et aux yeux aussi noirs que les ténèbres faisait claquer un fouet sur des dragons bleus. Quelque chose lui dit, dans son rêve même, qu’il n’était pas raisonnable de le regarder fixement, et elle enfouit son visage dans l’oreiller. Malgré tout, elle entendit les faux sur les roues du chariot qui tranchaient l’air en menus morceaux.
L’aube promettait une belle journée et Line ouvrit d’abord sa fenêtre pour laisser sortir le rossignol en visite, puis sa porte pour voir comment allait le monde.
Elle s’assit ensuite sur le seuil pour peigner ses tresses de jasmin pâle. N’ayant que quinze ans, étant déjà propriétaire (de la maison bien entretenue d’une tante défunte), étant de plus vierge et assez belle, Line ne trouva pas à redire aux regards admiratifs et aux paroles polies des jeunes gens qui remontaient lentement vers les pâturages, ou redescendaient des collines.
Line plaisait à tout le monde et l’on considérait qu’elle portait bonheur. Rien de ce qu’elle faisait ne tournait jamais mal. Ses vaches étaient fières et pleines de lait crémeux, son jardin de plantes aromatiques faisait honte à tous les autres.
Alors qu’elle lézardait au soleil, il n’était pas un membre de ce village qui sût que ses souvenirs avaient été transformés durant la nuit, ou que Line avait elle-même été entièrement transformée. Hier n’était qu’hier et, la nuit précédente, peu de choses s’étaient passées.
Ce matin-là, pourtant, il devait se produire un événement. Une énorme grenouille bien grasse remonta la rue du village en bondissant.
— Que le Destin me protège, s’écria Line en gloussant, car elle savait que le Destin l’écouterait.
Mais la grenouille cuivrée continua de bondir, passa à côté d’elle et s’écrasa lourdement dans sa cheminée. Où, en un clin d’œil, elle se changea en une marmite en cuivre ronde.
Line s’étreignit les mains de plaisir. Mais non pas de surprise. La vie avait été si douce envers elle qu’un miracle de cette nature ne pouvait être que prévisible.